21 octobre 2026
Recruteur

Entretien d’embauche et emploi en Suisse : les questions qu’un recruteur n’a pas le droit de poser

Un recruteur serre la main d’une candidate à la fin d’un entretien d’embauche, documents posés sur le bureau.

« Avez-vous des enfants, ou prévoyez-vous d’en avoir ? » « Êtes-vous syndiqué ? » « Avez-vous déjà eu des problèmes de santé ? » Ces questions se posent encore dans des entretiens d’embauche en Suisse romande. Elles sont illicites dans la plupart des cas, et elles exposent l’employeur à une indemnité pour discrimination à l’embauche. Le candidat, lui, a le droit de ne pas y répondre, et même de répondre à côté.

Ce guide s’adresse d’abord aux recruteurs, qui veulent un entretien conforme sans se priver des informations utiles, et il se lit aussi côté candidat. Il explique la règle du Code des obligations, dresse la liste des questions interdites et des questions admises, précise quand une exception existe, ce que risque l’employeur, et comment construire une grille d’entretien qui tient la route. Tout est tiré des textes de loi, de la jurisprudence du Tribunal fédéral et des pages des autorités cantonales.

La règle : seules les questions liées à l’aptitude au poste

Tout part d’une phrase du Code des obligations, qui s’applique dès la candidature : « L’employeur ne peut traiter des données concernant le travailleur que dans la mesure où ces données portent sur les aptitudes du travailleur à remplir son emploi ou sont nécessaires à l’exécution du contrat de travail » (art. 328b CO). Poser une question, c’est déjà collecter une donnée. Trois conséquences :

  • Le lien avec le poste est le seul critère. Une question est admise si la réponse sert à juger si le candidat peut faire le travail, ou si elle est nécessaire pour conclure et exécuter le contrat. Tout le reste relève de la sphère privée, protégée par l’art. 328 CO et par la loi sur la protection des données. Le Tribunal fédéral en déduit une présomption : le traitement des données visées par l’art. 328b CO est présumé licite, celui des autres données est présumé illicite (ATF 123 III 129).
  • Le poste fait varier la frontière. La même question peut être interdite pour un poste et admise pour un autre : l’endettement pour un vendeur, non ; pour un gérant de fortune, oui. C’est l’exigence concrète du poste qui justifie la question, jamais la curiosité ou la politique de l’entreprise.
  • La discrimination est une faute à part. La loi sur l’égalité interdit de discriminer « à raison du sexe, soit directement, soit indirectement, notamment en se fondant sur leur état civil ou leur situation familiale ou, s’agissant de femmes, leur grossesse », et cette interdiction « s’applique notamment à l’embauche » (art. 3 LEg). Une question sur la grossesse n’est donc pas seulement une atteinte à la personnalité : c’est l’indice d’une discrimination.

Le principe vaut pour l’entretien, mais aussi pour le formulaire de candidature, les tests, les références et les recherches en ligne.

Les questions interdites, sauf exigence particulière du poste

Pour un emploi ordinaire, ces questions n’ont pas de lien avec l’aptitude et ne doivent pas être posées :
01

Grossesse, projet d’enfant, planification familiale

Toutes les questions sur une grossesse en cours ou future sont proscrites, rappelle le Préposé à la protection des données Jura-Neuchâtel dans son avis de 2018. Seules exceptions : un travail dangereux ou incompatible avec la grossesse, interdit par le droit public aux femmes enceintes, ou un engagement très court pour une situation précise. La candidate n’a aucune obligation d’annoncer une grossesse, confirme le Bureau de l’égalité vaudois.

02

État civil, situation familiale, garde d’enfants

« Êtes-vous marié ? », « Qui garde vos enfants ? », « Votre conjoint travaille-t-il ? » : ces questions visent la situation familiale, critère de discrimination expressément cité par l’art. 3 LEg. Si le poste exige des déplacements ou des horaires irréguliers, posez la question sur la contrainte, pas sur la famille : « Le poste implique deux nuits par semaine en déplacement, est-ce compatible pour vous ? »

03

Santé, maladies, handicap, traitements

L’état de santé relève de la sphère intime. La question n’est admise que si une atteinte précise rendrait le travail impossible ou dangereux : capacité à porter des charges pour un poste de manutention, acuité visuelle pour un conducteur. Même alors, elle se limite à l’aptitude pour ce poste, jamais au dossier médical complet.

04

Casier judiciaire et procédures pénales

La demande d’un extrait du casier judiciaire a « en principe un caractère exceptionnel », selon la Ville de Lausanne. Elle est admise pour un poste de confiance où une infraction pèserait directement sur le travail, gestion d’un patrimoine ou de caisses par exemple. Pour une activité régulière avec des mineurs ou des personnes vulnérables, l’employeur peut demander l’extrait spécial, qui ne mentionne que les interdictions d’exercer en vigueur.

05

Dettes, poursuites, situation financière

Interdit pour la plupart des postes. Admis lorsque le poste implique de manier de l’argent ou des valeurs, ou une responsabilité financière : l’employeur peut alors demander un extrait du registre des poursuites, que le candidat obtient lui-même auprès de l’office.

06

Religion, convictions, syndicat, engagement politique

Ces questions ne sont admises que dans une « entreprise à tendance », dont l’activité repose sur ces convictions : une Église, un parti, un syndicat, une association militante. Pour tous les autres employeurs, elles sont illicites. Le Tribunal fédéral admet que l’employeur se renseigne sur l’affiliation syndicale après la conclusion du contrat, uniquement pour appliquer une CCT (ATF 123 III 129).

07

Orientation sexuelle, origine, vie privée

Aucun lien avec l’aptitude, donc aucune place en entretien. Attention à la nuance : demander la nationalité ou le permis de séjour est licite, parce que l’employeur doit savoir s’il peut engager sans autorisation. Demander « d’où vient votre nom » ne l’est pas.

Un test simple avant de poser une question : si le candidat répondait l’inverse, cela changerait-il son aptitude à tenir le poste ? Si non, la question n’a pas sa place.

Les questions admises, et celles qui le deviennent selon le poste

L’employeur garde un vrai droit de se renseigner, tant que le lien avec l’emploi existe :
01

Formation, parcours, compétences, références professionnelles

Diplômes, expériences, responsabilités, résultats, langues, outils maîtrisés, motifs des départs précédents : c’est le cœur de l’entretien, et la Ville de Lausanne résume la règle en invitant l’employeur à « limiter ses questions à la formation, ainsi qu’au parcours et aux perspectives professionnelles du candidat ».

02

Disponibilité, délai de congé, taux souhaité

Date d’entrée possible, délai de congé en cours, taux d’activité, horaires acceptés, mobilité géographique : ces éléments sont nécessaires pour conclure le contrat.

03

Nationalité, permis de travail

Nécessaire pour savoir si l’engagement est possible sans contingent ni autorisation préalable. Notre guide des permis de travail pour les Européens détaille les cas.

04

Prétentions salariales et salaire actuel

Licite, même si le candidat n’est pas tenu de révéler son salaire actuel. Sur Licorn, les prétentions sont dans le profil avant l’entretien, voir notre baromètre de l’emploi pour les ordres de grandeur.

05

Santé, casier, dettes : oui, quand le poste l’exige

Ces questions redeviennent licites lorsqu’une exigence concrète du poste le justifie : aptitude physique pour un travail pénible, honorabilité pour une position de confiance, solvabilité pour la gestion de fonds. L’employeur doit pouvoir expliquer le lien, et se limiter à ce qui est nécessaire.

06

Une procédure pénale qui affecte la capacité de travail

Le Tribunal fédéral a admis l’annulation d’un contrat parce qu’une candidate avait passé sous silence, durant l’entretien, une procédure pénale pendante susceptible de porter une atteinte considérable à sa capacité de travail (ATF 132 II 161). Le candidat doit signaler spontanément ce qui l’empêcherait d’exécuter le contrat.

Plus le poste comporte de responsabilités, plus le champ des questions admises s’élargit. Il ne s’étend jamais à la vie privée pour elle-même.

Côté candidat : le droit de ne pas répondre, et ses limites

Face à une question illicite, le candidat n’est pas démuni. Face à une question licite, il est tenu à la vérité :
01

Refuser de répondre, ou répondre faussement

Pour une question illicite, le candidat peut refuser de répondre ou répondre de façon inexacte sans conséquence juridique : c’est le « droit au mensonge » reconnu par la doctrine et repris par la Ville de Lausanne pour les antécédents pénaux non pertinents. Pour la grossesse, le Bureau de l’égalité vaudois est explicite : « Vous avez le droit de ne pas répondre de manière conforme à la réalité. »

02

Mieux vaut répondre à côté que dénoncer la question

Le même bureau conseille de donner une réponse fausse plutôt que de se retrancher derrière l’illicéité de la question, parce que signaler l’illégalité peut suffire à faire écarter la candidature. Une réponse neutre du type « rien dans ma situation ne m’empêche de tenir ce poste » ferme le sujet.

03

Pour une question licite, le mensonge se paie

Mentir sur un diplôme, une expérience, un casier exigé pour un poste de confiance ou une incapacité à faire le travail, c’est tromper l’employeur. Il peut invalider le contrat pour dol ou erreur essentielle (art. 23 et 28 CO), et un licenciement pour ce motif n’est pas abusif.

04

L’obligation d’informer spontanément

Le candidat doit révéler de lui-même ce qui rendrait l’exécution du contrat impossible ou gravement compromise : une incapacité de travail connue, une interdiction d’exercer, ou une procédure pénale pendante qui affecte sa capacité de travail (ATF 132 II 161).

05

Garder une trace

Un candidat qui estime avoir été écarté pour une raison discriminatoire a intérêt à noter la question, la date et les personnes présentes dès la sortie de l’entretien. La loi sur l’égalité lui donne ensuite un délai court pour agir, voir plus bas.

Le droit au mensonge protège le candidat contre les questions qui n’auraient pas dû être posées. Il ne couvre jamais ce que l’employeur a légitimement besoin de savoir.

Au-delà des questions : références, réseaux sociaux, tests, dossier

La même règle de proportionnalité s’applique à tout ce que l’employeur collecte sans le demander au candidat :
01

Les références et les anciens employeurs

La loi sur la protection des données oblige à informer la personne lorsque des données sont collectées auprès de tiers (art. 19 LPD). En pratique : demandez au candidat quelles références contacter et son accord, limitez-vous aux questions liées au poste, et ne contactez pas l’employeur actuel sans son feu vert explicite. Un ancien employeur qui donne des informations erronées et attentatoires à l’honneur viole de son côté l’art. 328 CO.

02

Les réseaux sociaux

Consulter un profil professionnel public, LinkedIn par exemple, reste dans le cadre de l’aptitude. Fouiller les comptes privés, les photos de vacances ou les opinions politiques n’a pas de lien avec le poste et contrevient au principe de proportionnalité de la LPD. Le candidat doit être informé des recherches faites sur lui.

03

Les tests et examens

Tests de compétences, mises en situation et tests psychotechniques sont admis s’ils mesurent une aptitude requise par le poste et que le candidat en est informé. Un examen médical d’embauche n’est admis que si le poste le justifie, et le médecin ne transmet à l’employeur que la conclusion sur l’aptitude, pas le diagnostic.

04

Les extraits officiels

Casier judiciaire ordinaire pour un poste de confiance, extrait spécial pour une activité avec des mineurs ou des personnes vulnérables, extrait des poursuites pour une responsabilité financière : toujours commandés par le candidat lui-même, jamais par l’employeur, et seulement pour les postes qui le justifient.

05

Le dossier de candidature

Les données d’un candidat non retenu n’ont plus de finalité une fois le poste pourvu : restituez ou détruisez le dossier, sauf accord du candidat pour le conserver en vue d’un autre poste. Le candidat dispose d’un droit d’accès à ce que vous avez collecté sur lui (art. 25 LPD), y compris les notes d’entretien.

Règle de confidentialité : seules les personnes qui participent au recrutement accèdent au dossier. Un CV qui circule dans toute l’entreprise est déjà une violation.

Ce que risque l’employeur

Les questions illicites coûtent rarement cher en elles-mêmes. Ce qui coûte, c’est le refus d’embauche qui les suit :
01

Indemnité pour refus d’embauche discriminatoire

Si le refus d’engager est lié au sexe, à la grossesse ou à la situation familiale, la personne écartée « ne peut prétendre qu’au versement d’une indemnité par l’employeur », qui « n’excédera pas le montant correspondant à trois mois de salaire » (art. 5 al. 2 et 4 LEg). Elle ne peut pas exiger d’être engagée.

02

L’obligation de motiver par écrit

« La personne qui n’est pas engagée et qui se prévaut d’une discrimination peut exiger de l’employeur qu’il motive sa décision par écrit » (art. 8 al. 1 LEg). Une offre retirée juste après l’annonce d’une grossesse est, pour le Bureau de l’égalité vaudois, « un indice fort de discrimination ».

03

Un délai de trois mois pour le candidat

La personne qui veut l’indemnité « doit agir en justice dans les trois mois à compter du moment où le refus d’embauche lui a été communiqué, sous peine de péremption » (art. 8 al. 2 LEg). À l’embauche, l’allégement du fardeau de la preuve de l’art. 6 LEg ne s’applique pas : c’est au candidat de rendre la discrimination vraisemblable, d’où l’importance de la motivation écrite.

04

Atteinte à la personnalité et protection des données

Une collecte de données sans lien avec le poste est une atteinte illicite à la personnalité (art. 328 et 328b CO) et une violation de la LPD. Le candidat peut exiger l’accès, la rectification ou la destruction des données, et demander réparation. Le non-respect de certaines obligations de la LPD, comme le devoir d’informer, est en outre passible d’une amende.

05

Le risque d’image

Un entretien raconté sur les réseaux ou sur une plateforme d’avis se lit par tous les candidats suivants. Dans les métiers où les candidats manquent, c’est souvent le coût le plus élevé.

Dans l’autre sens, l’employeur trompé sur une question licite peut invalider le contrat pour dol ou erreur essentielle. La protection est symétrique : elle suit le lien avec le poste.

Construire une grille d’entretien conforme, sans perdre d’information

Les recruteurs qui posent des questions illicites cherchent en général une information légitime : la disponibilité, la fiabilité, la stabilité. Elle s’obtient autrement :

  • Partez du cahier des charges. Listez les exigences concrètes du poste, horaires, déplacements, port de charges, responsabilité financière, contact avec des mineurs, puis formulez une question par exigence. « Le poste exige d’être sur place le samedi, est-ce possible pour vous ? » remplace toute question sur la famille.
  • Même grille pour tous. Les mêmes questions dans le même ordre à chaque candidat, avec une notation par critère. C’est la meilleure protection contre une accusation de discrimination, et un meilleur outil de décision.
  • Annoncez ce que vous collectez. Références, tests, extraits officiels, recherches en ligne : dites-le au candidat avant, et demandez son accord quand des tiers sont contactés.
  • Notez les faits, pas les impressions. « A géré une équipe de six personnes pendant trois ans » tient devant un tribunal ; « ne semble pas très disponible » est un indice de discrimination. Le candidat peut demander à lire vos notes.
  • Formez ceux qui reçoivent. La question illicite vient rarement du RH, plus souvent du futur chef direct qui « fait connaissance ». Une page de consignes avant chaque entretien suffit.

Pour les métiers où le chômage dépasse 5 %, l’entretien s’inscrit en plus dans la procédure de l’obligation d’annoncer les emplois vacants à l’ORP, qui impose de convoquer les candidats appropriés.

La méthode Licorn : les conditions sont posées, l’entretien parle compétences

Une partie des questions illicites cherche à deviner les contraintes du candidat. Sur Licorn, elles sont déjà écrites :
01

Les contraintes sont dans le profil

Taux d’activité, lieu, télétravail, salaire, type de contrat : le candidat les a fixés avant tout contact. Le recruteur n’a plus à les deviner par des questions sur la vie privée.

02

Le matching se fait sur des critères objectifs

Compétences, expérience, exigences du poste : la proposition part de ce qui est pertinent pour l’emploi, ce que l’art. 328b CO demande.

03

L’entretien sert à ce qu’il doit servir

Vérifier les compétences, présenter l’équipe, répondre aux questions du candidat. Notre mode d’emploi pour les recruteurs explique comment publier vos conditions et recevoir des profils déjà compatibles.

FAQ

Questions fréquentes sur les questions interdites en entretien

En résumé

En Suisse, un recruteur ne peut poser que les questions qui servent à juger l’aptitude au poste ou à conclure le contrat (art. 328b CO). Grossesse, famille, santé, casier, dettes, religion, syndicat, orientation et origine sont hors champ, sauf exigence concrète du poste. Le candidat peut ne pas répondre, ou répondre à côté, à une question illicite, mais doit la vérité sur tout ce qui compte pour l’emploi. L’employeur qui écarte une candidate pour une grossesse ou une situation familiale s’expose à une indemnité jusqu’à trois mois de salaire.

La grille d’entretien qui protège le mieux est aussi celle qui recrute le mieux : des questions tirées du cahier des charges, les mêmes pour tous, notées sur des faits.